Aujourd'hui nous sommes de plus en plus nombreux à pratiquer l'escrime de spectacle, nous le devons souvent à certains acteurs qui ont bercé notre imaginaire lorsque nous étions plus jeunes. Parmi ces acteurs, il y a bien sur Jean Marais, mais aussi Gérard Barray, souvenez-vous "Scaramouche", "Pardaillan", "Les Trois Mousquetaires"... Avec son physique de sportif accompli, et son mètre 82, Gérard Barray avait tout pour séduire les dames et faire rêver les jeunes enfants. Après quelques échanges, nous avons eu l'extrême honneur de pouvoir interviewer ce grand acteur. Son humilité et sa gentillesse nous ont encore prouvé que c'est un grand Monsieur et qu'il mérite tout notre respect, merci Pardaillan !
La Garde des Lys - Comment êtes-vous arrivé aux films de cape et d'épée ?
Gérard Barray - Après "L'eau à la bouche", j'ai eu un grand creux, puis j'ai été engagé pour jouer "L'aigle à deux têtes" au théâtre. Ce rôle avait été écrit pour Jean Marais par Jean Cocteau, il l'avait interprété avec Edwige Feuillère à Paris. Cette dernière avait l'intention de reprendre la pièce 15 ans après, elle avait toujours l'âge pour jouer la reine mais Jean Marais ne pouvait plus tenir le rôle du jeune anarchiste, j'ai donc pris sa place. C'est à ce moment là que Pierre Gaspard-Huit a monté le "Capitaine Fracasse", il m'a téléphoné pour me proposer le rôle du Duc de Vallombreuse ... je suppose que vous avez vu le film ! J'ai donc accepté bien volontier mais là où l'affaire devient amusante, c'est que je tournais ce film pendant que je jouais "L'aigle à deux têtes". Donc le soir, au théâtre Sarah Bernhardt, je jouais le rôle qui avait été écrit pour Jean Marais et dans l'après midi, je ferraillais avec ce même Jean Marais dans "le Capitaine Fracasse".

GDL - Tous vos combats étaient-ils préparés et combien de temps passiez-vous à les préparer ?
GB - Pour vous donnez une idée, en ce qui concerne Vallombreuse, je n'avais jamais touché une épée, j'ai donc beaucoup travaillé avec Claude Carliez. Mais par la suite quand nous avons signé "Les Trois Mousquetaires", quand je dis 'nous', je parle des mousquetaires et des valets, notre contrat nous obligeait à suivre 3 mois d'entraînement au stade Géo André. C'était Henri Cogan, avec qui je suis resté très ami et qui est mort malheureusement il y a environ un an, qui montait les bagarres, Claude Carliez montait les combats d'escrime. Le matin, nous allions au stade pour faire de l'Athlétisme avec Henri Cogan, nous faisions ensuite du cheval et enfin de l'escrime, tous les jours, pendant 3 mois. Nous tournions les deux épisodes en même temps et nous sommes arrivés sur le tournage en pleine forme évidement et j'ai l'impression, mais je suis mal placé pour le dire, que ça ce voit sur l'écran. J'avais refusé de voir ce qui avait déjà été réalisé sur les trois Mousquetaires avant ce tournage, parce que simplement je ne voulais pas me laisser influencer. Ce que j'ai pu voir depuis, je ne dirais pas que les films sont meilleurs ou moins bon, je crois juste que cette préparation physique se remarque...
GDL - Quel rapport aviez-vous avec Claude Carliez et avez-vous encore des contacts avec lui ?
GB - Et bien oui, de même que j'ai essayé de retrouver quelques camarades de cette époque là, nous savons que nous existons toujours et que nous sommes en forme. Je l'ai eu au téléphone il y a quelques mois, de même que j'avais eu Henri Cogan et Guy Delorme, qui nous a quitté lui aussi, le vide se fait... J'ai eu - c'est un épisode assez tragique - tout à fait par hasard le numéro de Guy, il était déjà très malade, je lui ai parlé et ça a été très émouvant... "Pardaillan, mon dieu que de souvenirs"... Il avait déjà une voix très fatiguée, et le lendemain, il est rentré à l'hôpital et il est mort. Cela m'a fait beaucoup de peine évidement, parce que Guy, autant il était méchant à l'écran autant c'était un type merveilleux dans la vie.
GDL - C'est vrai qu'il n'a pas eu des rôles faciles
GB - En effet il a presque toujours eu des rôles de méchant. Alors là j'ai aussi une anecdote : je l'avais tué à la fin du premier "Pardaillan", et comme nous avons fait une suite - "Hardi Pardaillan" - Bernard Borderie et moi nous sommes dit que nous ne pouvions pas la faire sans Guy, alors nous l'avons ressuscité !
GDL - Au sujet des "Pardaillan", on ne les trouve pas en DVD
GB - Et bien oui, je ne sais pas pourquoi. Il y a "Scaramouche" qui est sorti en DVD ainsi que les "Frères corses" dans une série qui s'appelle Atlas...
GDL - est-ce que vous avez été doublé pour certaines scènes
GB - Doublé... oui, bien entendu, lorsque c'était des cascades très dangereuses. Je ne sais pas si vous vous souvenez, dans "Les Trois Mousquetaires", par exemple, je saute du haut d'une tour sur une charrette de foin... là, j'ai été doublé... J'ai fait beaucoup plus de cascades que n'en ont fait mes doubles qui étaient là pour préserver, si vous voulez, mon intégrité physique et faire que le film puisse continuer.
GDL - que pensez-vous de la nouvelle génération des films de cape et d'épée et d'aventure ?
GB - Je n'ai pas vu grand-chose des films récents...Comme je suis un homme bien élevé, je ne donnerai pas mon opinion sur les acteurs, mais enfin, j'insiste sur le fait, qu'en général, ils sont très bons. J'ai vu un passage d'un film sur "les Trois Mousquetaires" et j'ai trouvé qu'il y avait moins de panache, moins de... je ne sais pas... c'était moins rutilant, moins opulent que ceux que nous avions fait dans les années 60, et je crois que c'est un peu une erreur dans la mesure où le public qui a été lecteur des romans s'attend à du panache. Et je crois que le panache est indissociable du film de cape et d'épée... D'autre part, j'insiste aussi sur le fait que pour moi, le film de Borderie est le plus fidèle au roman des "Trois Mousquetaires" de Dumas. Voilà mon humble avis !
GDL - et au cours des combats et des cascades que vous avez fait, vous vous êtes déjà blessé ?
GB - Et bien j'ai eu deux blessures : La première, vous pourrez, si vous avez l'occasion de visionner le premier épisode des "Trois Mousquetaires", vous en rendre compte à travers le détail que je vais vous donner. Je crois que c'est vers le début du film, c'est évidement un duel avec mon cher Guy Delorme, et je me suis foutu une épaule en l'air ! Alors évidement, petit drame de tournage parce que vous savez comment sont les producteurs et les metteurs en scène avec les délais à respecter... On essaye de me remettre ça d'aplomb... Bref cela me faisait toujours très mal et c'est Claude Carliez, je crois, qui a eu l'idée de dire "Mais dis moi Gérard, tu ne pourrais pas tirer de la main gauche ?". J'ai essayé et je me suis rendu compte ce jour là que j'étais ambidextre ! Alors donc, dans ce début des "Trois Mousquetaires", il y a un moment où je suis dans une charrette et on me voit faire sauter en l'air mon épée de la main droite, où j'avais l'épaule foutue, dans la main gauche, je continue ensuite le duel de la main gauche.

Ensuite, je crois que c'est dans "Hardi Pardaillan" c'était la fin du film et vous savez que, en principe, les Maîtres d'Armes ou leurs assistants vérifient toujours les épées, mais là, sans doute, il y a eu un oubli... Bref le duel est monté, je viens à la parade et je reçoit l'épée qui a continué sa course, parce qu'elle était fatigué et qu'elle avait été trop utilisée, dans mon oeil. Alors là, panique, surtout de ma part je dois dire... Il y avait Cogan à côté de moi, j'ai dis "Henri, Henri, je crois que j'ai l'œil crevé !". Fort heureusement, ce n'était pas le cas, j'avais simplement un petit point rouge et quelques heures après, l'œil était devenu complètement rouge, heureusement le film était presque terminé... Je n'ai pas souffert, je n'ai pas eu de problème de vision mais ça a été très spectaculaire parce que il y a eu une hémorragie... C'est tout, rien de grave.
GDL - Est-ce que vous avez conservé les objets de tournage ? bottes, costumes ou épée...
GB - Non, je n'ai rien malheureusement... Là, vous ouvrez une plaie qui ne s'est jamais refermée.
Rosine Delamare qui était la costumière des "Trois Mousquetaires", et je crois de "Pardaillan" ou de "Hardi Pardaillan", j'ai tendance à les confondre un petit peu, m'a offert les maquettes du film. Evidement, cela m'a fait un plaisir immense, vous vous en doutez, des maquettes en couleur, avec les costumes, etc... Un jour le producteur du film m'a dit : "Ecoute, Gérard, nous voulons faire des panoplies de Pardaillan pour la Noël, est-ce que tu pourrais nous prêter les maquettes de Rosine Delamare ?" J'ai accepté même si cela me coûtait beaucoup, je ne les ai jamais revues... Donc c'était le deuxième Pardaillan, évidement parce que je les aurai réclamées... Les panoplies ne se sont pas faites et mes maquettes ont disparues et ça, j'en étais...... j'y pense encore figurez-vous !
GDL - Est-ce que vous avez aussi un regret sur des rôles que vous auriez aimé avoir ?
GB - Et bien écoutez, il y a un rôle que j'aurai bien aimé avoir, mais pas au cinéma, au théâtre, c'est évidement Cyrano de Bergerac. Et je n'ai jamais eu l'occasion de le jouer et je le regrette... Maintenant, je suis trop vieux.
GDL - Quels étaient vos rapports avec Jean Marais ?
GB - Mes rapports avec Jean Marais ont tout de suite été excellents. Et je vais tout de suite vous expliquer pourquoi, tout d'abord parce que Jean Marais était un type gentil, pas seulement avec moi mais avec tout le monde. Il était gentil jusqu'au point où il était sérieux, et sérieux mais avec de l'humour... Il disait par exemple "Moi, je ne demande pas grand-chose, je demande qu'on prenne soin de moi comme on prend soin de la caméra. Il y a deux gouttes d'eau qui tombent, hop tout de suite on la couvre, il y a un parapluie, on la met à l'abri...". Voilà, il plaisantait comme ça. J'ai toujours eu de bons rapports avec lui, il y a simplement un moment où j'ai fait appel à Claude Carliez pour lui demander un service car Jean avait une force Herculéenne. Il m'a dit qu'il n'avait jamais fait de gymnastique, rien du tout. En plus de cette force naturelle il était insensible à la douleur, du coup il avait tendance à porter les coups à fond. Jean avait une grande expérience de l'escrime de Cinéma puisqu'il avait fait des tas de films, moi c'était mon premier ! Un jour donc, je prends Claude à part et je lui dis "écoute Claude, si un jour dans ce ballet que nous faisons, de l'escrime, j'oublie de venir à la parade, il va me couper en deux !". Je n'osais pas en parler au "grand" Jean Marais, Claude s'en est chargé... A partir de ce moment là, Jean amortissait un petit peu les coups. Ensuite, même après le film, nous nous sommes revu car il avait un fils adoptif je crois... je ne me souviens pas de son nom...
GDL - Oui, Serge je pense
GB - Et il aurait bien voulu lui caser Geneviève Grad. Alors, moi, je tenais lieu de chaperon et alors, il nous invitait dans sa belle propriété, à dîner... et puis l'affaire ne s'est pas faite... mais je veux dire par là que nous nous sommes revu après le film et nous avons gardé de très bon contacts et j'ai de lui un excellent souvenir.
GDL - Est-ce que pour le bossu, vous étiez, entre guillemets, en concurrence ?
GB - Pas du tout, on ne me l'a jamais proposé, non...
GDL - Et vous n'avez pas trop souffert de sa notoriété pour des rôles comme celui là justement ?
GB - Et bien, non.... En toute simplicité, je vous dirais non... Vous savez, quand on est un jeune acteur, on est plein d'enthousiasme, on a envie de bouffer le monde ! J'ai eu la chance, pour mon premier film de cape et d'épée d'avoir un partenaire de grande qualité qui s'était déjà fait un nom dans cette catégorie de films mais aussi dans beaucoup d'autres et au théâtre, j'en ai été flatté. J'aurai pu me laisser éblouir par son savoir faire, ça oui... mais non, pas par sa notoriété.
A propos du Bossu, j'ai refusé un film de Cape et d'épée et pourtant dieu sait que j'avais envie de le faire à cause du nom et du renom du metteur en scène. C'était "Cyrano contre d'Artagnan" d'Abel Gance. C'était peu de temps après "Les Trois Mousquetaires" et mon agent m'a dit "Gérard, ne faites pas ça, sinon vous allez faire D'Artagnan toute votre vie". Les agents ne vous conseillent pas toujours très bien, j'aurai pu faire cet autre D'Artagnan et comme de toute façon, après, j'ai fait Pardaillan cela n'aurait rien changé à ma carrière, et surtout j'aurai eu le bonheur de tourner avec Abel Gance. C'est donc Jean-Pierre Cassel qui a eu le rôle.
GDL - Vous n'avez pas été contacter pour le film "La fille de D'Artagnan" ?
GB - Non... et puis, j'étais déjà en Espagne, je n'avais pas d'agents à Paris. Je ne sais même pas s'ils ont eu envie de me contacter, aucune idée.
GDL - Et qu'est-ce qui a motivé votre départ en Espagne et l'arrêt des films de Cape et d'Epée ?
GB - Ouf... là, l'histoire est très longue à raconter...
GDL - Le soleil on va dire !
GB - Le soleil, oui, vous avez raison quand vous dites le soleil car, après que les films de Cape et d'Epée soient passés de mode, j'ai continué à travailler au cinéma évidement et j'ai repris le théâtre. On m'a proposé une tournée pour le ministère de la culture et de l'alliance française dans les Antilles, c était pour "la Tour de Nesle". Quand je suis rentré à Paris, j'ai placardé mon appartement de photos magnifiques, merveilleuses... jusqu'au jour où j'ai convaincu ma femme d'aller y faire un tour, nous y avons passé trois ans de bonheur. Mais l'histoire est un peu plus compliquée, on va laisser ça pour une autre occasion, pour le jour où j'écrirai mes mémoires. Mais disons que votre réponse me plait, disons que c'est le soleil !
GDL - Tout à l'heure, vous parliez du théâtre et de "la Tour de Nesle", la principale différence entre les combats au théâtre et au cinéma, pour vous, c'est quoi ?
GB - D'abord, au théâtre, ils sont plus courts en général. Et puis, que vous dire... quand on vient du cinéma, en ayant fait de l'escrime de cinéma, les quelques passes d'escrime à faire au théâtre paraissent très faciles. Moi, c'est le sentiment que j'ai eu. Je n'ai pas de souvenir extrêmement précis des assauts qu'il y avait dans "la Tour de Nesle" mais je sais que cela ne m'a posé aucun problème.
GDL - Pensez-vous que les films de cape et d'épée soient passés de mode ?
GB - Les gents de ma génération avions pour principal passe temps la lecture. Et évidement, nos lectures allaient vers Dumas, Zévaco, Jules Vernes... Nous lisions et nous nous faisions déjà une idée merveilleuse de tous ces personnages, je m'excuse de répéter ce mot, haut en panache ! En grandissant, nous avons pris du plaisir à retrouver nos héros favoris. Maintenant, qu'est-ce qu'il se passe ? Les lectures de nos enfants, pas de mes enfants puisque ma fille va avoir 40 ans, mais de mes petits enfants, se refreinent aux bandes dessinées. Il est évident que l'on fait des films d'après les bandes dessinées et c'est assez dommage parce que D'artagnan, Pardaillan... il ne savent plus qui c'est. Ils ne lisent plus à part Harry Potter qui est un succès cosmique.
GDL - Certains d'entre nous ont choisi l'escrime de spectacle en regardant vos films, en êtes-vous conscient ?
GB - J'ai eu aussi des nouvelles d'un monsieur qui dirige un club d'escrime et qui m'a fait le même compliment. Il m'a dit : "C'est grâce à vous - il a une cinquantaine d'année - c'est grâce à vous que j'ai pris de l'intérêt pour l'escrime", et je m'en réjouis profondément.
GDL - Connaissez-vous le sport appelé escrime artistique ou escrime de spectacle ?
GB - Non, je ne connais pas. Tenez, vous venez de me donner une idée, j'ai un très bon ami, français d'ailleurs, qui est à quelques kilomètres d'ici et qui participe à l'activité d'un club d'escrime, je vais lui demander s'ils font ça par ici et si oui, j'irai voir...
GDL - Sinon, vous pratiquez encore un peu ?
GB - Non, pas du tout... s'il fallait avoir un petit échange, dans un film, je le ferai avec joie mais non, je ne pratique absolument plus du tout. Je fais de la natation, surtout en été mais je suis devenu très paresseux. Je crois que je l'ai toujours été d'ailleurs !
GDL - Vous ne seriez pas contre un petit échange avec Claude Carliez un jour à Paris ?
GB - Evidement, oui ! Il faudrait que ce soit très court mais enfin, je pense que c'est comme la bicyclette, cela ne s'oublie pas... mais je viens rarement en France, vous savez.
GDL - Merci pour cet entretien riche en souvenirs et qui séduira sûrement un bon nombre d'escrimeurs
GB - Merci à vous
Voilà, encore merci à Gérard Barray, c'était un instant inoubliable pour les deux férus de films de cape et d'épée que nous sommes. Quant à vous, si un jour votre regard croise les maquettes de "Hardi ! Pardaillan", faites nous signe, nous en informerons qui vous savez !